Rien, selon certains ; juste notre position sur un tapis roulant ; le mur mitoyen entre passé et futur, notre vie étant emprisonnée dans ce mur tel un cosmonaute dans sa combinaison. Hors du présent, pas de vie possible. Crever le présent, c'est mourir.
Nous vivons dans un espace à une seule dimension temporelle. Par chance, le mur est transparent vers le passé, ce qui permet de le voir reculer, comme lorsqu'on voyageait sur la plateforme arrière des autobus, il y a cinquante ans.Côté futur, le mur est opaque, mais recouvert intérieurement d'une glace d'ascenseur qui permet d'y projeter le passé. Car, pour ne pas se sentir étouffer dans un présent insaisissable, nous le recueillons juste à sa sortie vers le passé et le projetons dans le futur. Cela donne l'illusion qu'il a un volume, mais constitue, à notre insu, un travail constant, qui épuise notre énergie vitale. De lui viennent nos sensations de bonheur et de tristesse, fortement exagérées par leur extrapolation dans d'autres temps.
Il nous est très difficile de croire que la joie ou le découragement présent ne vont pas durer. Nous pouvons le concevoir en faisant appel à nos connaissances mais ne le ressentons pas vraiment..C'est notre façon d'étendre à l'infini la moindre impression temporaire qui mène certains au suicide et d'autres à prendre des engagements au-dessus de leurs moyens.
Que se passerait-il si nous avions vraiment conscience que nos états d'âme varient plus vite qu'une girouette, que ni bien-être ni angoisse ne dure ? Serions-nous des sages ou deviendrions-nous indifférents à tout, et incapables d'entreprendre des actions pénibles ? Vu que la Nature se débarrasse vite de tout ce qui freine son expansion, elle n'a pas dû parier sur nos capacités de sagesse, qui semblent réservées à quelques-uns seulement. . Si elle nous a offert la possibilité de projeter nos souvenirs dans l'avenir, c'est qu'il en résulte probablement plus d'actions vaillantes que d'actes désespérés.. |