Il y a devant nous un espace d'action totalement libre, comme lorsqu'on débouche, tout petit, dans l'immense cour de récréation où les enfants courent dans tous les sens et se bousculent. Quelle est notre pace dans tout cela ? Où aller ? Comment participer ? Cela vaut-il la peine ? Ne vaut-il pas mieux rester contre un mur et regarder ? Va-t-on se lancer tout droit et foncer coûte que coûte en espérant que les autres s'écarteront à temps ? Ou bien faire du slalom, choisissant pour direction celle qui semble la plus libre et contourner les obstacles ? A moins qu'en souriant on arrive à se faire aider par un initié qui nous prenne la main et nous emmène à travers ce capharnaum. Quelque soit notre façon d'aborder l'arène de la vie et notre relation avec les autres, le temps reste le même. La cour de récréation rétrécit inéluctablement. Enfant, sa taille nous effrayait, à la fin, c'est son exiguité qui nous angoisse !
Nous sommes sur un tapis roulant et même dans notre sommeil nous nous rapprochons de l'autre côté de la cour ! Les hyper-actifs qui courent dans tous les sens s'en rapprochent exactement à la même vitesse que ceux qui restent allongés à observer les mouches. De plus, ils risquent d'avoir un accident qui les empêche d'atteindre l'autre côté de la cour.
En fait, la vie ressemble plutôt à un bac qui nous emmène d'une date à une autre (celles notées à côté de leur nom sur les dictionnaires, pour les célébrités !). On peut courir et danser sur un bateau, cela ne change pas l'heure d'arrivée. La vie répond à la même logique.
Là où les choses deviennent inquiétantes, c'est qu'au fur et à mesure que le bac de notre vie avance, l'eau disparaît derrière nous. Elle n'est pas remplacée par de la terre. L'endroit d'où l'on vient (temporellement) a tout juste disparu ! Impossible d'y retourner ! Il n'y a pas de brume non plus et on le voit parfois très nettement, mais comme une image mouvante en deux dimensions. Le passé s'est transformé en écran de cinéma géant, un mur qu'on peut faire parler chanter et danser à la demande, qui peut nous faire rire ou pleurer, mais qu'il est impossible de traverser et qui n'a pas la moindre anfractuosité pour se cacher. Il devient si grand qu'il projette souvent son ombre sur le futur, privant la vie de soleil et la laissant dans le froid et l'obscurité, en proie à ses divers manques. Quelques-uns réagissent, utilisent des miroirs pour capter la lumière qu'ils ne peuvent plus recevoir directement et restent heureux. Mais leur horizon est le même que celui des autres, une falaise (ou une cascade ?)
vers laquelle tout le monde est poussé. On sait tous qu'un jour, fatalement, on tombera de la falaise, mais la plupart d'entre nous sommes impatients de savoir ce que nous allons rencontrer sur le chemin qui y mène, tout en jetant régulièrement un coup d'oeil sur le grand écran attaché à notre dos ! |